Le Bain

— Geoffroy, sors immédiatement de ton bain ! 

— Maman, le disque n'est pas fini ! 

— Robert ! Ton fils choisit toujours des interprétations de Furtwängler pour aller se laver, fais quelque chose ! 

— Toscanini est un gros nul !

Transparence

Transparence de l'art et du réel,

Georgette, rue du Poids-de-la-Farine.

La fraîcheur, quand je suis sorti

De chez elle au petit matin.


Quatre vers dans le bain,

Sans cesse ressassés

Comme des gommes

Lancées en l'air.

Plutôt crever !

C'était exquis

Quand sur le lit

On s'est endormi.



Plutôt crever que de mourir

Cette après-midi.

Ram-dam

Télégramme, anagramme, programme,

Jéroboam, Abraham, ils se pâment,

Elles brament, toutes ces âmes,

Ça fait du ram-dam !


Manquerait plus qu'une femme

Et des kilogrammes…

Attendre, transitif

J'attends que quelque chose se passe.



Léger vent, silence de midi,

On boit du café,

On attend.



Des voix dans le jardin d'à côté,

La toile blanche, les souvenirs,

Le rêve du géant, un coq.



On attend encore :

Sortir du tombeau.



Il faut attendre le boiteux !

Kepler-186f

Kepler-186f, lui dis-je.

Ça ne marche pas !

Kepler-186f ! Kepler-186f !



Appuie sur le bouton !



Bon, reste en bas, je descends !

Ah, ça y est !

— — —

(Nous nous sommes croisés dans le vide intersidéral…)

Les œufs au four

J'ai faim, Faconde Norwest !

Va te faire cuire un œuf, Johnson Johnson !

Y a plus de gaz, j'te signale !



Et voilà une nouvelle recette.

Mars en scorpion

« Mars en scorpion,

Testicule en lampion ! »

Qu'il me fait en écrasant mes arpions,

Avant qu'on lui colle un bâillon

Sur sa face d'espion.

Le Visage

Kagi amène Faconde en haut de la montagne. Là, il dispose des portraits d'elle, à quelques dizaines de mètres de l'endroit où ils se trouvent. Puis il prend son arc, ferme les yeux, et lance une flèche, qui atteint sa cible. Il recommence. Tous les portraits sont maintenant piqués d'une flèche. 

Tu vois, c'est grâce à toi

(D'après Baudelaire)

Bandonéon

Bandonéon

Près de la clavicule,

Comme une pluie de bulles

Sous le menton.

Au Réveil

Le craquement

de l'osier

— Elle sait

qu'on est éveillé

Baleine

Qui a vu l'œil d'une baleine

S'ouvrir sur le côté

Connaît le bonheur

Et la beauté du monde.

Midi

Pommiers du Japon, forsythias,

Et puis la tombe,

Et le vent dans les hautes herbes,

Un peu de soleil inutile

Et le silence.

Maintenant !

Tout nous est donné en même temps. L’instant ne dépasse que très peu du jeu des hasards. Pourtant, il les foudroie. Comment ? Je sais en tout cas que le monde est là, dehors, dans le cadre. La lenteur des choses et notre mémoire me permettent encore de dessiner du doigt, de caresser avec ivresse la buée du visage de Sophie. Ma main sait qu’elle respire, la terre tremble doucement, les axes tournent sans bruit dans leur nuit tiède. Les continents se parlent, puis se taisent. Puis reprennent leur conversation calme, assourdie. Afrique, Europe, Asie, les fils frémissent, la rosée bourdonne. Tout est à sa place. Sous la mer, de grands corps se taisent, rient sous cape. Le visage est nu. Il appelle. J’ouvre ma main, j’écarte les doigts, je sens l’air cerner le mouvement, je la referme, mes ongles comme des falaises de glace. Je cherche dans les couleurs, je cherche dans le blanc. Vague jaune d’un corps assoupi. J’ouvre encore ma main, j’ai confiance en elle, elle sait encore, elle a toujours su. Le regard retourné, l’espace surplombé de son rire s’inscrivent dans les contours de chaleur qui dérivent en moi. Je sais que cette force de l’unique est offerte à la blessure, que de là vient l’arrogance de sa nudité. Elle s’avance et se retire du même mouvement, elle encercle mon sang. Ma main énorme, vêtement du temps flottant, barque des opéras simultanés, en toutes langues, dans toutes les contorsions ricanantes des foules anonymes. Sa question précise et muette, sa façon de remonter d’un temps oublié, de reprendre pied, de se remettre à respirer comme si elle avait perdu ce réflexe, ou comme si on avait oublié de lui laisser cet héritage, cette petite chose toute simple qui pourrait aller de soi. Rythme d’une peur tue, non négociée, giclée d’apnée sourde. Regard écho drap ventre souffle. Son visage comme un nuage. Poussières chaudes en spirales, dentelles de vertige, paupières à l’abandon sous le lichen du désir. Un fleuve de statues coule dans son corps, le gravier roule : milliers d’yeux, portes de givres rayées de vent.


Dans l’intervalle, son tympan de foutre, c’est ma signature-nacre, la droiture de ce geste d’hostie blanche courroucée. Soie froissée de son cul ouvert, angle, ongles, courbure nette de la voix rentrée, gravier dispersé, jeté sur la peau. Elle suce son pouce, puis elle dit : « Ta salope de queue, ta petite Pute de Bite… » en faisant claquer le "P" et le "B". Le con sonne : tulipe de son cul-regard. Toi-lèvres, Moi-livre : percussion de l’ouïe : pute, bite, pluite, puit, pulite, putiluth, tit’ flûte ! Signe, mon singe ! Saigne-moi sonore ! Vas-y, homme, sonne mon Nord, frappe-le de ta lime-lame ! Vise l’art de mon tour, visse mon trou, darde dans mon vase, garde ma vase dans tes couilles, pantin dur ! « Ma bête, ta bite ! » Empile, empale mon pôle. Je te pèle ton équateur, je mêle trop tes piques, je gobe tes globes, tu m’en mille doigts mal phallus anus, et moi molle, ton or dur j’en veux en corps, en sac, en vrac, en galop sucré, en lit-cœur-tache, en baisouille liche, touche mes loches, louche sur mon bout d’Uranus rose… Tu salipes l’hop ? Tu livres, tu vrilles, ta salive bruine, tes villes brunes burinent mes urnes ? Tu débarques ? Arrose ma bouche, mon lourd lézard chaud, grimpe sur ta tige et crie : « Terre ! » Trop tard, trop tôt, tire ton dard encore, je me fous du temps rouge qui pisse, je m’allonge, je mélange, je rallonge ton ange bandé, je remonte ton radar-fuseau, je lance ton museau hagard dans la grande raie du temps. De son index, elle agace le drap (aiguille torve). Elle attrape vite fait le traversin, se jette sur lui, et dit : « Je vais me branler, tu vas regarder, et tu vas gicler sur moi. » Elle est à quatre pattes, le visage sur le côté, elle remet ses lunettes pour me voir. Sa tulipe brune dépasse des plis et commence à coulisser sur le piston mou. Elle tort ses yeux pour me fixer, pendant que j’attrape ma queue, fort, à deux mains. Elle coule dans son lit, la petite statue salope, elle me dit : « Crache, crache ! accrache, décroche, vide ta cruche en croches, tu vas écouter ma vague de fugues, tu vas compter mes mille coups de con ! » Elle y va de son ricercare, de sa chaconne baveuse et furax, elle fruite ses soupirs, elle tord ses clefs, les fait fondre dans sa niche de lait brûlé, elle lèche sa paume, de son autre main soupèse mes couilles, et dit : « Maintenant ! »

Désordre à l'ourlet

Désordre à l’ourlet, disent-ils de ces femmes sans ombre ! Ce revers rond, cette mouillette tonale, tonique capiteuse, ce bel amas de foutaise renversée… Un jour viendra où les gouffres n’auront plus de bords ; en de longs plis sévères, les nez se coifferont de ce délit d’eau sale et langue torve.

Nuit gazeuse

Bruits de femmes ; fruits de blâme.

Nuit gazeuse de leurs jambes flottantes.

Après Mâcon

Après Mâcon, un fleuve,

et dans l’or bleuté du soir qui vient,

des enseignes vert-pomme et bleues

qui dépassent les lanières vert-ocre

des arbres en bande.

Civilité

Quand nous avons doublé

Le Cap Horn,

Celui-ci n'a pas klaxonné.


Tout le monde a droit

À une seconde chance !

Grog

Le Konzertmeister se lève,

Suivi par Norbert Stilnox.

Enfin, tout l'orchestre salue,

Avant qu'on remette le couvercle.


Il faut attendre quelques instants

Puis boire très chaud.

You Took Advantage of Me !

Dodo Normyl et Albert Duspasme

Sont complices ! Depuis le temps

Que je le dis… Personne

M'écoute jamais pourtant

Le spécialiste c'est moi

Avec Art Tatum qui tire

Sur sa pipe et Faconde à la pagaie

Qui souffle comme une

Daurade affamée du bosquet.

Président ! Hurle la vigie,

Il est l'heure d'honorer Madame.


Trop tard ! Cette conne est morte

À la suite de ses blés durs…

Accostons, Gérard, il sera toujours

Temps d'acheter un billet de retour.

Et si je m'endors

 
  Endors-toi

Ô mon cœur

Je veille sur toi


  Tu n'auras pas d'égale

Et si je m'endors

Même dans ton absence


  Tu n'auras pas d'égale

Ô mon cœur

Endors-toi


     Même dans ton absence

L-un-a

L, la lettre, la lune,

Elle, l'une, la seule,

L, annulée,

En selle

Dans la nuée.

Un La,

Donné et repris.

L'Injustice

Monté changer la housse de couette,

Mis la Sixième de Bruckner en bas.

Mais pas moyen d'entendre cette Sixième :

En changeant la housse de couette,

C'est la Huitième de Schubert qu'il entend —

Pas moyen de se l'enlever de la tête !

Johnson Johnson est très mécontent :

Quel est le véritable coupable ?

Schubert, Bruckner, la housse de couette ?

Comment les départager sans être injuste ?


Boum boum boum boum !

Oh ! quel luxe dans l'hystérie

Quand elle se frappe le poitrail

Sans faire tremper les poires

Dans le bouillon aux espèces !

Virons le boudin

Virons le boudin, dit Kagi,

En grande joie chez les danseurs !

Virons le boudin, ça fera

De la place pour la rumeur.


Sur l'extincteur, il s'est assis

Comme un prince du Sahara

Dont la morsure ne fait peur

Qu'à la diablesse presque à l'heure.


Léon n'a dardé son fémur

Que pour agiter la saumure.

Virons le boudin, sa parlure

Et toute sa nomenclature !

La Fuite

Et un livre de plus en moins…

(Pour ma grand-mère, je ne sais pas,

Mais pour Hegel, c'est certain !)

Marquise d'encre

« Ton silence est un verre en cristal : je le brise. »

Tu es grise et bien mise, lorsque tu es assise.

Je jette l'ancre sur ta banquise,

Au bon moment, comme une surprise,

Et je me rue sur ta cerise

Gonflée d'encre et de sottise.

La vie merveilleuse de Faconde Norwest

Faconde Norwest termine son article

Qui s'intitule "La Vie merveilleuse".

Tout à l'heure elle prendra l'avion

Pour rejoindre Johnson Johnson

Et ils vivront merveilleusement sous

Un ciel bleu comme un 11 septembre.

Tout est en ordre, voilà

Ce qu'il fallait écrire.

Un Courrier pour Élise

Le dompteur de mandragore

Se chauffe dans les églises

Toujours mieux que dans le corps

De celle qu'on nomme Élise

Qui, de sa lettre cachée,

Fait un enjeu de papier,

Tandis que sur le clavier

Toute son âme épanchée

Nous commande de la fuir,

Même et surtout pour le pire !

Liquide et noire

Et peu à peu il devient la mère,

Sa mère. Il parle avec ses mots,

Elle parle à travers lui. Ils se

Confondent, ils se rêvent l'un

L'autre. Ainsi, pendant qu'elle

Sort de la mort il sort de la

Vie et il se croisent sur un

Pont suspendu. Il se croise

Lui-même, elle se croise

Elle-même, il entre dans la

Mort pendant qu'elle entre

Dans la vie et leurs deux

Entrées sont une même sortie

De l'intermonde qui les a

Nourris jusqu'à les étouffer

De liquide et noire lumière.

Le Dictionnaire

Je ne m'y trouve pas !

Et pourtant, mon

Nom est singulier.


Tu dois déchirer les pages

De ton dictionnaire.

Alors, dans la poussière de papier,

Tu sauras qui tu as été.

Seulement ça

— Que veux-tu dire ?

— Que je ne peux pas.

— Tu ne peux pas dire ?

— Si, je peux dire

Que je ne peux pas.

— Mais à quoi bon ?

— Si je ne le fais pas,

Tu ne le feras pas.

— Pourquoi ne le ferais-je pas ?

— Parce que tu ne peux pas.

— Mais moi aussi je peux

Dire que je ne peux pas.

— Peut-être, mais moi

Je ne me pose pas la question.

— C'était donc ça ?

Seulement ça ?

— …

Le Souci de Kagi

Kagi dut tradire un texte

Qui n'en avit nul besoin.

Au sommet de la tir,

Elle était li, à moitié nue.

Quand elle se jeta dans le v(i)de

Ce fit dans une langue étrange.

Il se souvient de tous ces (i),

Qui lui causaient bien du souci.

Perdre

Ayant perdu ses deux jambes, Johnson

Johnson n'a pas pu partir en voyage.

Dix fois qu'on lui dit de mieux les ranger !

Palimpseste

Assis à sa table d'écolier,

Il répète : « Palimpseste, palimpseste… »

Tout en frottant le bois taché d'encre.

(Dans son esprit,

De pâles images d'inceste

Luttent faiblement avec

La lueur pâle de

La sueur morale.)

Frotte plus dur, Kagi,

Découvre-toi devant la Maîtresse !

Là-dessous

Kagi se tape le front :

« Il y a de la frontière, là ! »

Terreur sacrée et salmigondis de couleurs.

« Plongée à dix mètres, Commandant ! »

Oui, je sais, nous allons tous mourir.

Ici

Il n'écrit pas pour vous !

Il n'écrit pas non plus pour lui-même.

Il n'écrit surtout pas pour écrire.

Il n'écrit même pas pour être lu.

Et d'ailleurs il n'écrit pas.

Il aurait pu écrire.

Il aurait pu composer.

Il aurait pu peindre.

Il aurait pu travailler,

Mais il ne travaille pas, jamais !

Il aurait voulu travailler,

Il aurait voulu avoir des idées,

De l'inspiration, des angoisses,

Des trous de mémoire,

Des passages à vide.

Il aurait voulu pouvoir dire

Qu'il était pressé par la hâte

De terminer son travail,

Qu'il ne voulait pas mourir

Avant d'en avoir fini.

Il aurait aimé compter les pages,

Compter les signes, les mesures,

Estimer la durée d'une transition,

Insérer des points d'orgue et des tirets,

Hésiter sur un adjectif,

Il aurait voulu avoir des remords,

Se réveiller en pleine nuit et

Courir à sa table de travail,

Renverser l'encrier, jurer,

Marcher sur la queue du chien,

Brûler des manuscrits,

Débrancher le téléphone,

Avoir des idées de suicide.

Il aurait adoré jouer au piano

Ses premières esquisses

Et alors se mettre à pleurer

Comme un enfant abandonné.

Il aurait juré qu'il avait encore hier

De la peinture plein les doigts

Et même dans ses cheveux.

Il a cru voir des pinceaux, des tubes,

Des crayons, des châssis,

Des gommes, des règles,

Il croit sentir l'odeur de l'essence,

Et celle du vernis, et même

Celle du papier mouillé.

Il croit avoir vécu,

Il croit vivre,

Il croit rêver la nuit,

Il croit avoir été jeune autrefois,

Il croit avoir perdu du temps,

Il croit avoir cru,

Il croit voler, savoir voler,

Et il sait qu'il sait rêver,

Oui, il sait rêver,

Comme personne,

Et dans son rêve, il rêve

Qu'il rêve d'un rêve

Dans lequel il n'écrit pas,

Il ne compose pas,

Il ne peint pas,

Il ne travaille pas,

Mais il dort,

Il dort pour pouvoir rêver

Qu'il rêve en rêvant

De n'avoir jamais travaillé,

Ni peint, ni composé.

Et alors, au lieu de se réveiller,

Pour passer de ce rêve-ci

Dans celui-là, il choisit

D'écrire qu'il meurt

Pour mourir enfin,

Vraiment, ici et là,

Maintenant vraiment,

Sans regret ni espoir

Ni désir ni appréhension.

Passant

Muet comme un mot abandonné,

Il passe et repasse sur la page,

Donnant au silence l'aspect

D'un spectre musicien

Installé entre les lignes.


Charles

Charles traînait, encore,

Comme Baudelaire, mais

Sans laisser de traces

Sur le piano.

On l'avait aperçu à

La fenêtre d'en haut,

Qui rêvait tout bas.

Merveilleux

Furieux, mélancolique, inquiétant,

J'ai de Roland l'œil noir et la cuisse étroite.

À la naissance, on a cru que mes oreilles

Manquaient.

Elles se tenaient seulement près des ventricules

Et il m'a fallu cinquante ans

Pour les faire remonter

Jusqu'à mes yeux.

Au téléphone

Quand elle m'appelle de son téléphone portable

Elle prend une voix d'enfant.

Quand elle m'appelle de chez elle

Elle prend un casse-noisette.

Tropes

Il faut encore que je prenne mes oxymores…

J'avais pourtant bien dit à ce fichu médecin

Que je supporte mal les tropes,

Au printemps !

Voisinage

Par temps sec,

La voisine me montre sa double anche !

Si elle s'imagine que je vais souffler dedans,

Cette vieille folle…

Les trois grasses et le diapason

Celle-là était toujours impeccablement à 440.

Celle-ci était souvent trop bas.

La troisième, pour échapper à toute évaluation,

Cambrait ses jambes comme un bémol en cloque.

« Je suis baroque et je m'en moque ! »

Soufflait-elle dans le grand foc.

Confiture

Faconde va nous préparer sa gelée

En accompagnement de l'Agneau pascal.

Cette année, les clitoris sont en avance !

Réveillon(-le)

— Au ciel, au ciel, au ciel !

— Quoi, qu'est-c'qu'i s'passe, encor' ?

— Rien, Mon Dieu, je vérifiais que vous étiez là.

(— Bon Dieu, c'qui sont cons !)

Redevance

Le Solitaire écrit des vers,

Bach du contrepoint,

Et Faconde des lettres d'insultes.

Tout cela ne fait aucun bruit

Sur la déclaration.

Préalables

D'un Z il s'est débarrassé du ciel,

D'un H du bruit de ses congénères,

Et par le O il a disparu

Corps et âme.

Il peut maintenant se mettre au hautbois,

Face à l'océan.

Dormir

Tout doucement,

Céleste le berce

Avec sa trompe.

Il s'endort

En écoutant Poulenc.

« Maman, tu ne vas pas mourir ? »

Les deux sœurs

Katia casse sa corde,

Marielle répare sa pipe.

Dans Schubert, ça ne s'entend pas.

Régime

Qu'est-ce que la polésie, demandait le Chef ?

La Slovénie et l'Antarctique à la vapeur,

Répondait infatigablement Kagi.

Oui, mais sans sel, ajoutait le docteur,

Assis à la grande table ronde.

Mille jours après,

Le théâtre d'os fermait.

Aimable

Quand je veux être aimable, tout le monde a peur.

Si je voyage dans des contrées hostiles,

Je fais des sourires et des sourires alentour.

Les gens alors se détournent et se cachent

Dans les portes des immeubles.

Moi, je passe, porteur de sourires, hilare,

Embassadeur de l'amabilité terrifiante.

Que les paysages sont beaux,

Quand on les traverse en souriant !

Concerto vingt-et-unième

« Radu, mon gros loup,

Tes doigts sur mon cou

Font un effet fou ! »

Comme mes doigts sur son beau cul

Longtemps après sont à l'affût !

(Il n'y a rien de tel

Qu'un concerto

Pour aller avec elle

Se coucher tôt.)

Récit du chat


Chaque jour est un tombeau pour le sens,

Alors que la nuit…


Dans ma poche, une pelote d'aiguilles.

Quand je veux la sortir,

Je m'aperçois que beaucoup d'entre elles

Ont transpercé mon sexe.

Sur l'une de ces aiguilles

Est écrit quelque chose

Et ce récit est vital.


À la grande admiration dégoûtée

De ceux qui m'entourent

Je retire une à une les aiguilles de mon sexe


Les mots sortent peu à peu

Dans une douleur fulgurante

Mais cette douleur est aussi

Un plaisir silencieux


Je deviens chat

Et l'aube  

M'envahit

Jusqu'à l'os.

Agenda

Je voudrais…

Je pourrais…

Il faudrait…

C'est déjà bien assez pour aujourd'hui.

(…)

Demain, je serai !

C'est vrai

Il dit : "J'écoute !"

Mais il sait que c'est faux.

Il prend un livre, l'ouvre,

Et dit : "Je lis !"

C'est encore faux.

Alors il fait attention

À sa respiration.

Mais ce n'est pas respirer, ça.

À ce moment-là, il sent

Une tape sur son épaule,

Se retourne, et entend :

« Tu es en train de mourir. »

Il n'a pas le temps de se dire :

"C'est vrai."

L'Amendement

— Faconde, est-ce qu'une femme cesse d'être une imbécile quand on l'aime ?

— Évidemment ! C'est l'article premier de notre constitution !

— J'introduirais bien un petit amendement, Faconde…

— Retirez immédiatement ce petit doigt, Albert !

Dormir

J'ai dormi dans l'oubli,

Toutes les permissions données.

Surtout : je dois ressusciter !

Autres boucles

À 19h15, je traversai la Moselle.

À 19h45, je la retraversai.

À 20h15, encore.

Je sais :

Tout le monde s'en moque.

Mais quand l'homme de verre

Tombera du ciel, ne venez

Pas me le reprocher !

Boucles blondes

À peine né il faut mourir.

Je suis certain que si l'on demandait

Leur avis aux prêtres

Ils voudraient un peu de rab.

Seules les stars trouvent le temps long,

Mais elles n'ont pas très bien connu Einstein,

Et puis elles sont de toute façon

Toujours en retard.

À peine né il faut mourir,

Répétait sans cesse ma nourrice

Qui en savait quelque chose.

Il fut un temps où j'allais au cinéma

Avec mes petites amies.

À la sortie nous mangions

Une crêpe au beurre

Dans la rue Saint-André des Arts.

À peine né il faut mourir :

Personne ne l'a dit à Jérôme,

Et je ne sais même pas

S'il a bien compris la leçon.

L'arc était si tendu que la flèche

Est partie avant le désir :

Aucune parole, seulement

L'andante grazioso de la

Onzième sonate de Mozart,

Joué par mon père en

Revenant du cimetière.

Feu rouge



Il avait envie de hurler

Mais quand il ouvrait la bouche

C'était des larmes qui en sortaient

Et l'étouffaient.

Alors il souriait

Comme un idiot.

Absence

Pour moi, l'absence est une malédiction.

(La nuit dernière, je n'ai pas assez bien prié.)

Pour moi, l'absence est une bénédiction.

Le Majeur, par la poste

Allô, Madame, je t'envoie une asperge !

Une asperge séparée de sa botte,

Une asperge toute seule, unique,

Une asperge joyeuse et gracieuse.

Quand tu la recevras, écoute,

Oui, écoute la dixième sonate de Mozart,

Celle en ut majeur.


— Je suis à tu et à toi.

Le soir croire sans voir dans le noir (loin)

Papa a dit : « Faut pas croire…

Circulez, y a rien à voir !

Traboulet mange des poires

Et vous voyez tout en noir. »

Puis il s'en fut dans le soir

Et tous se remirent à boire.

La morale de l'histoire

Donnerait soif à la Loire.

Après le spectacle

Comme un billet d'amour

Le serpent a dansé

Sous cette étoile acide.

[Rien n'aura lieu que le mieux

Sans espérer les cieux

Allons donc au pieu.]

« Il vous nourrira d'oignons crus, et vous fera

Écumer sa soupe de cuivre épicée au soufre. »

Eh bien justement ! Le même rythme qui sou-

Lève les houles de la mer et de l'amour…

Se tromper à ce point, il faut le faire exprès.

Fugue

L'eau claire, blancheur,

La joie des poissons qui

Ne peuvent se mordre la queue.

Le mot désire le sens

Mais le sens a la migraine.

Comme les larmes d'enfance

À l'assaut du soleil :

Le sang !

Pâle farce : l'Opti'miasmes

Sur Mars, la Câpre en grâce,

Sainte furie mère du Lieu,

Me prend dans son pieu :

Kagi, nous allons dresser une tente,

Le Lion vert doit se reposer

Et tu dois t'adresser aux polètes.

(Dresser une tente, elle est bien optimiste !)

— Je ne parlerai que si

Marthe et son métatarse

Me courent sur le torse.

C'est déjà assez de devoir

Boire du lait de chamelle

Quand il faut tâter

De l'écart sans trace !

(J'ai souvent l'impression que

L 'optimiste de Sparte

Est une tarte atteinte.)

La garce, de carte en farce,

Fait des sauts de quarte

En direction de Parsifal.

Manquerait plus qu'elle

Se mette en carpe

Pour danser le tango !

Allons faire donner les cors

Pour apaiser sa fureur

Couleur moutarde…

(Rien ne nous consolera

Jamais de la belle Sonate !

Rien que d'y penser,

La vigie voit partout

Une bonne terre grasse

Et l'entrée des artistes.)

Pas vraiment dans son assiette,

Faconde se met en quatre

Et finit par m'envoyer

Ad patres — et au désert

(Cela devait finir ainsi).

Les lions verts font de

Piètres joueurs d'harmonium.

De pals farcis ils nourrissent

Leurs catholiques avant de les

Envoyer à la cavatine.

Pour une pastorale, c'est une pastorale !

Mais ces portes sont si étroites

Que nos sprinters usent de la barre de mesure

Comme des anneaux de leurs sphincters,

Et passent le relai à la bourrée

Qui n'en fait qu'une bouchée,

En morse, staccato.

Dans le chemin creux

L'orient n'est pas là

L'occident non plus.

Le nord est perdu,

Il ne reste là

Qu'un peu de Mozart

À midi et quart.

À Mistinguett, à Réjane, à Jeanne Reynette, à Arletty

Faconde s'est assise

Sur le trou du souffleur,

Jambes bien écartées.

Après quelques secondes,

On la voit qui s'élève

Vers le ciel de l'esprit.

Ma Rose

Les roses perdent toutes leurs joues

Mais la mienne a des abcès dentaires.

Andante

Spianato, spianato !

Vous en avez de bonnes, vous !

Allons, allons, Maître,

Rhabillez-vous et rentrez chez vous,

Nous n'en parlerons à personne.

Roi du monde

— Je voudrais écrire à mon sujet.

— Et vous n'en avez qu'un seul ?

Les Angles

Là ci darem la mano

Mangiar male e mal dormir…

Pourquoi toujours des angles, Kagi ?

Parce que je ferai des cercles

Dans l'au-delà.

Incartades

Faconde conduit la voiture.

À côté d'elle, à la place du mort,

Se tient une femme en burqua,

Qui regarde fixement la route.

Personne ne parle, on n'entend pas

De mouche voler, pas la saison.

Faconde donne de grands coups de volant,

La voiture fait des embardées dangereuses,

S'approche du précipice, revient vers la falaise,

Puis repart en sens inverse.

La femme en burqua ne semble pas effrayée.

Et d'ailleurs, même si elle l'était…

Elle se contente d'accompagner des

Mouvements de son buste

Les déports brutaux du véhicule.

Faconde est en nage, elle est rouge.

Ça fume sous le capot,

Ça grince dans les essieux.

Peine perdue, Belphégor ne bronche pas.

Faconde arrête l'automobile

Près d'un lac de montagne.

Elle a beaucoup transpiré,

Elle se met entièrement nue

Et plonge dans l'eau très froide.

Tout à coup, elle suffoque,

Elle se noie, elle appelle à l'aide.

La femme en noir se met au volant,

Allume une cigarette,

Actionne le démarreur,

Met une cassette dans le lecteur,

Et fonce dans le lac, en direction

De la femme nue qui a attrapé froid.

L'art et le cochon

— Pas banale, cette fille, hein, Kagi !

— C'est vrai, elle aurait pu être tout bêtement jolie…

— Tu ne comprendras jamais rien à l'art, toi !

Dire Je !

Regarde, Kagi, le bâton !

Le beau bâton rouge, bien raide !

Avec ça nous avons tout l'horizon

En nous,

Comme le silence si rouge

Aussi

Qui sort de ta bouche.

Simplement

Quelle est la règle, aujourd'hui, Kagi ?

Elle est très simple :

Écouter la musique qui nous amènera

À la plus complète solitude.

Le niveau monte, Alleluia !

— Faconde, je t'avais pourtant prévenue !

— Quoi, qu'est-ce qu'y a encore ?

Le niveau monte, Faconde !

— Chuis au courant,

Les cabinets sont bouchés.


(En hommage à Marc Briand)

Spasmes

Océane a six ans, Albert en a soixante.

Il a une sciatique, pas elle.

Elle le laisse sur le carreau, quasi mort.

— C'est une fable, Kagi ?

— Non, je viens de lire ça dans le journal.

Coupure épistémologique

Ma voiture, une Voisin de 1935, ne tourne pas

À gauche, jamais. Elle ne peut pas.

En dehors du fait que cela m'oblige

À revenir incessamment à mon point

De départ, il y a aussi que lorsqu'une

Belle fille me dépasse, je ne peux

Pas la dépasser à mon tour.


Je ne suis pas l'homme de

La coupure épistémologique.

Les Murs

— Ma bonne Faconde, je parle aux murs !

Mais le plus extraordinaire, voyez-vous,

C'est qu'eux ne me parlent pas.

— Vous avez dû les vexer.

Citrate de Bétaïne

Je vous en prie, je vous en prie,

N'allez pas regarder la photo de Colette

Fellous, surtout pas !

La voix de musaraigne adolescente sur une figure vieillie,

Mal, ma mère, la nourriture, la claque,

Le vomi après la bière,

Tout ça sans Citrate de Bétaïne,

Nous étions rentrés dans les dortoirs

Avec le froc pesant, l'haleine puante,

Pourquoi Colette, pourquoi ?

Mark jouait comme Jimmy

Et nous offrait des Purple Haze,

Catherine n'avait pas de hanches

Mais on se branlait quand-même

Avant la douche

Avant les maths

Et Sylvie me parlait de la Chine de Mao

Où l'on avait le droit de

S'allonger sur les pelouses.

J'en fis une rédaction ridicule

Que Catherine adora

Ainsi que ma pine.

Quelque chose

Il arrive quelque chose

Quelque chose comme

Comme si c'était vrai

Sur la scène

Où coulent nos amours

Et quelque chose

Quelque vraie chose

Qu'on en puisse couler

Par dessous et puis

Mourir noyé de larmes

Sous les phrases

Toutes inutiles.

L'homme s'ennuie

Et doit travailler jour et nuit

À ce que rien n'arrive

Rien que le bien

Sous toutes ses formes

(Les crachats d'espoir

Du tubar qui danse encore

Pour le bien, pour

Le bien des morts).

Les Prénoms (du bon usage des interférences)

Finkie téléphone à Bruckner :

« Allo, Pascal, c'est Alain ! »

« Vous faites erreur, Monsieur, ici c'est Anton.

Mais je suis bien aise de parler à Philibert. »

Finkie n'a d'autre réplique que

De se coller un timbre sur le front

Et d'aller voir ailleurs s'il y est.


Blaise rit sous cape et en branche deux autres.

En mangeant des œufs brouillés

— Toutes les femmes, toutes les femmes

Peuvent se transformer en vieilles putes

Rances, sentant le hoquet moussu.

— Oui, Johnson Johnson, c'est pour cette

Raison que les hommes ont appris à oublier.

— Je crois surtout que c'est

La vraie raison de Mozart.

La Vieillerie

C'est une femme, une femme parmi d'autres femmes :

On l'appelle "la vieillerie", comme ça.

Au carrefour, l'agent lève

Le bras, et il transpire.

(Remplaçons-les !)

Arrivée

Comment en suis-je arrivé là ?

C'est difficile à dire.

Je n'y arrive pas.

Technique

— Pourquoi recouvrir de noir toutes tes couleurs ?

— Sinon, je ne les vois pas.

— Et si tu essayais le blanc ?

Quatrain populiste

Et le mauve se dépose

Sur la face des choses,

Quand les grands fauves

Se mettent à la rime chauve.

(à Ségolène Royal)

Il faut choisir !

Les monomaniaques et les hypocondres,

Les démons et les anges,

Les bourreaux et les victimes,

Les rapides et les ralentis,

Les foudroyants et les pétrifiés,

Les impunissables et les irresponsables.

L'Être et le béant (résumé)

Il observe un creux dans le ciel.

« Il observe un creux dans le ciel. »…

J'aimerais bien savoir ce que cela signifie !

Alerte orange

Le voisin s'essaie à la batterie

Mais il n'est pas très bon en rythme,

Ça crépite assez irrégulièrement.

Mais bientôt, la vitre de la chambre explose

Et mon lit est inondé.

Foutue musique !

Le Commandeur

Laure a du dentifrice sur la joue

Et un bouton sur le nez.

Duras la regarde, la regarde,

Et la regarde encore.

« Si elle avait bu, on pourrait

La faire passer pour Faconde. »

Monseigneur donne du boudin

Au chien, sous la table.

Louis et Arielle sont en pleine

Conversation sur Joey Starr.

Tout à coup, trois coups

Sont frappés à la porte…

Brague

Pétoncular Jean-Claude a le chibre enflé.

On le lui fait remarquer,

Pour son bien,

À cause des braguettes

Exaspérées,

Rugueuses, rogues, mal serties

De leurs dents cariées et byzantines,

Mais tout ce qu'il trouve

À faire

Est de crier "au feu !" et

De plonger dans la première flaque

D'eau.

Évidemment, il se fait mal.

Le Fou

Son sabre brisé en mains,

Tout jaune d'un rictus de sommeil,

Son aspect effrayant n'est dû qu'à

La terreur qu'il s'inspire lui-même.

Le Tableau

Sigtuna passe dans la rue.

Faconde le voit, son tableau sous le bras.

Elle l'appelle : « Hé, Sigtuna, où vas-tu ?

— Je vais au marché vendre mon tableau. »

Au lieu de quoi, elle le fait entrer dans sa cuisine.

Ils déballent le grand carré,

Elle met ses mains sur ses hanches :

Nom de Dieu, Sigtuna, mais quoi ?

Es-tu fou, ma parole ?


Matin au jardin

Trois odeurs :

La peinture à l'huile

L'herbe coupée

Le café chaud.

Une quatrième :

L'encre du livre que je lis.

— Viens ici que je renifle tes fesses.

Sans titre

Un ventilateur de plafond tourne.

Tout va mal, je ne t'embrasse pas.

J'ai entendu la Quatrième et j'ai pleuré

Ton corps souple est le tympan céleste

Saint Pierre dans le Ciel nous observe

Je passe le crin de mon archet sur ton dos

Je suis innocent et doux et tu m'aimes

Et saint Jérôme nous verse le vin

Toute la vie à perte de vue

Coule dans nos veines

Toutes les filles autour de nous sont belles

Mais je ne vois que toi

Sainte Ursule en rit elle-même !