Passant

Muet comme un mot abandonné,

Il passe et repasse sur la page,

Donnant au silence l'aspect

D'un spectre musicien

Installé entre les lignes.


Charles

Charles traînait, encore,

Comme Baudelaire, mais

Sans laisser de traces

Sur le piano.

On l'avait aperçu à

La fenêtre d'en haut,

Qui rêvait tout bas.

Merveilleux

Furieux, mélancolique, inquiétant,

J'ai de Roland l'œil noir et la cuisse étroite.

À la naissance, on a cru que mes oreilles

Manquaient.

Elles se tenaient seulement près des ventricules

Et il m'a fallu cinquante ans

Pour les faire remonter

Jusqu'à mes yeux.

Au téléphone

Quand elle m'appelle de son téléphone portable

Elle prend une voix d'enfant.

Quand elle m'appelle de chez elle

Elle prend un casse-noisette.

Tropes

Il faut encore que je prenne mes oxymores…

J'avais pourtant bien dit à ce fichu médecin

Que je supporte mal les tropes,

Au printemps !

Voisinage

Par temps sec,

La voisine me montre sa double anche !

Si elle s'imagine que je vais souffler dedans,

Cette vieille folle…

Les trois grasses et le diapason

Celle-là était toujours impeccablement à 440.

Celle-ci était souvent trop bas.

La troisième, pour échapper à toute évaluation,

Cambrait ses jambes comme un bémol en cloque.

« Je suis baroque et je m'en moque ! »

Soufflait-elle dans le grand foc.

Confiture

Faconde va nous préparer sa gelée

En accompagnement de l'Agneau pascal.

Cette année, les clitoris sont en avance !

Réveillon(-le)

— Au ciel, au ciel, au ciel !

— Quoi, qu'est-c'qu'i s'passe, encor' ?

— Rien, Mon Dieu, je vérifiais que vous étiez là.

(— Bon Dieu, c'qui sont cons !)

Redevance

Le Solitaire écrit des vers,

Bach du contrepoint,

Et Faconde des lettres d'insultes.

Tout cela ne fait aucun bruit

Sur la déclaration.

Préalables

D'un Z il s'est débarrassé du ciel,

D'un H du bruit de ses congénères,

Et par le O il a disparu

Corps et âme.

Il peut maintenant se mettre au hautbois,

Face à l'océan.

Dormir

Tout doucement,

Céleste le berce

Avec sa trompe.

Il s'endort

En écoutant Poulenc.

« Maman, tu ne vas pas mourir ? »

Les deux sœurs

Katia casse sa corde,

Marielle répare sa pipe.

Dans Schubert, ça ne s'entend pas.

Régime

Qu'est-ce que la polésie, demandait le Chef ?

La Slovénie et l'Antarctique à la vapeur,

Répondait infatigablement Kagi.

Oui, mais sans sel, ajoutait le docteur,

Assis à la grande table ronde.

Mille jours après,

Le théâtre d'os fermait.

Aimable

Quand je veux être aimable, tout le monde a peur.

Si je voyage dans des contrées hostiles,

Je fais des sourires et des sourires alentour.

Les gens alors se détournent et se cachent

Dans les portes des immeubles.

Moi, je passe, porteur de sourires, hilare,

Embassadeur de l'amabilité terrifiante.

Que les paysages sont beaux,

Quand on les traverse en souriant !

Concerto vingt-et-unième

« Radu, mon gros loup,

Tes doigts sur mon cou

Font un effet fou ! »

Comme mes doigts sur son beau cul

Longtemps après sont à l'affût !

(Il n'y a rien de tel

Qu'un concerto

Pour aller avec elle

Se coucher tôt.)

Récit du chat


Chaque jour est un tombeau pour le sens,

Alors que la nuit…


Dans ma poche, une pelote d'aiguilles.

Quand je veux la sortir,

Je m'aperçois que beaucoup d'entre elles

Ont transpercé mon sexe.

Sur l'une de ces aiguilles

Est écrit quelque chose

Et ce récit est vital.


À la grande admiration dégoûtée

De ceux qui m'entourent

Je retire une à une les aiguilles de mon sexe


Les mots sortent peu à peu

Dans une douleur fulgurante

Mais cette douleur est aussi

Un plaisir silencieux


Je deviens chat

Et l'aube  

M'envahit

Jusqu'à l'os.

Agenda

Je voudrais…

Je pourrais…

Il faudrait…

C'est déjà bien assez pour aujourd'hui.

(…)

Demain, je serai !

C'est vrai

Il dit : "J'écoute !"

Mais il sait que c'est faux.

Il prend un livre, l'ouvre,

Et dit : "Je lis !"

C'est encore faux.

Alors il fait attention

À sa respiration.

Mais ce n'est pas respirer, ça.

À ce moment-là, il sent

Une tape sur son épaule,

Se retourne, et entend :

« Tu es en train de mourir. »

Il n'a pas le temps de se dire :

"C'est vrai."

L'Amendement

— Faconde, est-ce qu'une femme cesse d'être une imbécile quand on l'aime ?

— Évidemment ! C'est l'article premier de notre constitution !

— J'introduirais bien un petit amendement, Faconde…

— Retirez immédiatement ce petit doigt, Albert !

Dormir

J'ai dormi dans l'oubli,

Toutes les permissions données.

Surtout : je dois ressusciter !

Autres boucles

À 19h15, je traversai la Moselle.

À 19h45, je la retraversai.

À 20h15, encore.

Je sais :

Tout le monde s'en moque.

Mais quand l'homme de verre

Tombera du ciel, ne venez

Pas me le reprocher !

Boucles blondes

À peine né il faut mourir.

Je suis certain que si l'on demandait

Leur avis aux prêtres

Ils voudraient un peu de rab.

Seules les stars trouvent le temps long,

Mais elles n'ont pas très bien connu Einstein,

Et puis elles sont de toute façon

Toujours en retard.

À peine né il faut mourir,

Répétait sans cesse ma nourrice

Qui en savait quelque chose.

Il fut un temps où j'allais au cinéma

Avec mes petites amies.

À la sortie nous mangions

Une crêpe au beurre

Dans la rue Saint-André des Arts.

À peine né il faut mourir :

Personne ne l'a dit à Jérôme,

Et je ne sais même pas

S'il a bien compris la leçon.

L'arc était si tendu que la flèche

Est partie avant le désir :

Aucune parole, seulement

L'andante grazioso de la

Onzième sonate de Mozart,

Joué par mon père en

Revenant du cimetière.

Feu rouge



Il avait envie de hurler

Mais quand il ouvrait la bouche

C'était des larmes qui en sortaient

Et l'étouffaient.

Alors il souriait

Comme un idiot.

Absence

Pour moi, l'absence est une malédiction.

(La nuit dernière, je n'ai pas assez bien prié.)

Pour moi, l'absence est une bénédiction.

Le Majeur, par la poste

Allô, Madame, je t'envoie une asperge !

Une asperge séparée de sa botte,

Une asperge toute seule, unique,

Une asperge joyeuse et gracieuse.

Quand tu la recevras, écoute,

Oui, écoute la dixième sonate de Mozart,

Celle en ut majeur.


— Je suis à tu et à toi.

Le soir croire sans voir dans le noir (loin)

Papa a dit : « Faut pas croire…

Circulez, y a rien à voir !

Traboulet mange des poires

Et vous voyez tout en noir. »

Puis il s'en fut dans le soir

Et tous se remirent à boire.

La morale de l'histoire

Donnerait soif à la Loire.

Après le spectacle

Comme un billet d'amour

Le serpent a dansé

Sous cette étoile acide.

[Rien n'aura lieu que le mieux

Sans espérer les cieux

Allons donc au pieu.]

« Il vous nourrira d'oignons crus, et vous fera

Écumer sa soupe de cuivre épicée au soufre. »

Eh bien justement ! Le même rythme qui sou-

Lève les houles de la mer et de l'amour…

Se tromper à ce point, il faut le faire exprès.

Fugue

L'eau claire, blancheur,

La joie des poissons qui

Ne peuvent se mordre la queue.

Le mot désire le sens

Mais le sens a la migraine.

Comme les larmes d'enfance

À l'assaut du soleil :

Le sang !

Pâle farce : l'Opti'miasmes

Sur Mars, la Câpre en grâce,

Sainte furie mère du Lieu,

Me prend dans son pieu :

Kagi, nous allons dresser une tente,

Le Lion vert doit se reposer

Et tu dois t'adresser aux polètes.

(Dresser une tente, elle est bien optimiste !)

— Je ne parlerai que si

Marthe et son métatarse

Me courent sur le torse.

C'est déjà assez de devoir

Boire du lait de chamelle

Quand il faut tâter

De l'écart sans trace !

(J'ai souvent l'impression que

L 'optimiste de Sparte

Est une tarte atteinte.)

La garce, de carte en farce,

Fait des sauts de quarte

En direction de Parsifal.

Manquerait plus qu'elle

Se mette en carpe

Pour danser le tango !

Allons faire donner les cors

Pour apaiser sa fureur

Couleur moutarde…

(Rien ne nous consolera

Jamais de la belle Sonate !

Rien que d'y penser,

La vigie voit partout

Une bonne terre grasse

Et l'entrée des artistes.)

Pas vraiment dans son assiette,

Faconde se met en quatre

Et finit par m'envoyer

Ad patres — et au désert

(Cela devait finir ainsi).

Les lions verts font de

Piètres joueurs d'harmonium.

De pals farcis ils nourrissent

Leurs catholiques avant de les

Envoyer à la cavatine.

Pour une pastorale, c'est une pastorale !

Mais ces portes sont si étroites

Que nos sprinters usent de la barre de mesure

Comme des anneaux de leurs sphincters,

Et passent le relai à la bourrée

Qui n'en fait qu'une bouchée,

En morse, staccato.

Dans le chemin creux

L'orient n'est pas là

L'occident non plus.

Le nord est perdu,

Il ne reste là

Qu'un peu de Mozart

À midi et quart.

À Mistinguett, à Réjane, à Jeanne Reynette, à Arletty

Faconde s'est assise

Sur le trou du souffleur,

Jambes bien écartées.

Après quelques secondes,

On la voit qui s'élève

Vers le ciel de l'esprit.

Ma Rose

Les roses perdent toutes leurs joues

Mais la mienne a des abcès dentaires.

Andante

Spianato, spianato !

Vous en avez de bonnes, vous !

Allons, allons, Maître,

Rhabillez-vous et rentrez chez vous,

Nous n'en parlerons à personne.

Roi du monde

— Je voudrais écrire à mon sujet.

— Et vous n'en avez qu'un seul ?

Les Angles

Là ci darem la mano

Mangiar male e mal dormir…

Pourquoi toujours des angles, Kagi ?

Parce que je ferai des cercles

Dans l'au-delà.

Incartades

Faconde conduit la voiture.

À côté d'elle, à la place du mort,

Se tient une femme en burqua,

Qui regarde fixement la route.

Personne ne parle, on n'entend pas

De mouche voler, pas la saison.

Faconde donne de grands coups de volant,

La voiture fait des embardées dangereuses,

S'approche du précipice, revient vers la falaise,

Puis repart en sens inverse.

La femme en burqua ne semble pas effrayée.

Et d'ailleurs, même si elle l'était…

Elle se contente d'accompagner des

Mouvements de son buste

Les déports brutaux du véhicule.

Faconde est en nage, elle est rouge.

Ça fume sous le capot,

Ça grince dans les essieux.

Peine perdue, Belphégor ne bronche pas.

Faconde arrête l'automobile

Près d'un lac de montagne.

Elle a beaucoup transpiré,

Elle se met entièrement nue

Et plonge dans l'eau très froide.

Tout à coup, elle suffoque,

Elle se noie, elle appelle à l'aide.

La femme en noir se met au volant,

Allume une cigarette,

Actionne le démarreur,

Met une cassette dans le lecteur,

Et fonce dans le lac, en direction

De la femme nue qui a attrapé froid.

L'art et le cochon

— Pas banale, cette fille, hein, Kagi !

— C'est vrai, elle aurait pu être tout bêtement jolie…

— Tu ne comprendras jamais rien à l'art, toi !

Dire Je !

Regarde, Kagi, le bâton !

Le beau bâton rouge, bien raide !

Avec ça nous avons tout l'horizon

En nous,

Comme le silence si rouge

Aussi

Qui sort de ta bouche.

Simplement

Quelle est la règle, aujourd'hui, Kagi ?

Elle est très simple :

Écouter la musique qui nous amènera

À la plus complète solitude.

Le niveau monte, Alleluia !

— Faconde, je t'avais pourtant prévenue !

— Quoi, qu'est-ce qu'y a encore ?

— Le niveau monte, Faconde !

— Chuis au courant,

Les cabinets sont bouchés.


(En hommage à Marc Briand)

Spasmes

Océane a six ans, Albert en a soixante.

Il a une sciatique, pas elle.

Elle le laisse sur le carreau, quasi mort.

— C'est une fable, Kagi ?

— Non, je viens de lire ça dans le journal.

Coupure épistémologique

Ma voiture, une Voisin de 1935, ne tourne pas

À gauche, jamais. Elle ne peut pas.

En dehors du fait que cela m'oblige

À revenir incessamment à mon point

De départ, il y a aussi que lorsqu'une

Belle fille me dépasse, je ne peux

Pas la dépasser à mon tour.


Je ne suis pas l'homme de

La coupure épistémologique.

Les Murs

— Ma bonne Faconde, je parle aux murs !

Mais le plus extraordinaire, voyez-vous,

C'est qu'eux ne me parlent pas.

— Vous avez dû les vexer.

Citrate de Bétaïne

Je vous en prie, je vous en prie,

N'allez pas regarder la photo de Colette

Fellous, surtout pas !

La voix de musaraigne adolescente sur une figure vieillie,

Mal, ma mère, la nourriture, la claque,

Le vomi après la bière,

Tout ça sans Citrate de Bétaïne,

Nous étions rentrés dans les dortoirs

Avec le froc pesant, l'haleine puante,

Pourquoi Colette, pourquoi ?

Mark jouait comme Jimmy

Et nous offrait des Purple Haze,

Catherine n'avait pas de hanches

Mais on se branlait quand-même

Avant la douche

Avant les maths

Et Sylvie me parlait de la Chine de Mao

Où l'on avait le droit de

S'allonger sur les pelouses.

J'en fis une rédaction ridicule

Que Catherine adora

Ainsi que ma pine.

Quelque chose

Il arrive quelque chose

Quelque chose comme

Comme si c'était vrai

Sur la scène

Où coulent nos amours

Et quelque chose

Quelque vraie chose

Qu'on en puisse couler

Par dessous et puis

Mourir noyé de larmes

Sous les phrases

Toutes inutiles.

L'homme s'ennuie

Et doit travailler jour et nuit

À ce que rien n'arrive

Rien que le bien

Sous toutes ses formes

(Les crachats d'espoir

Du tubar qui danse encore

Pour le bien, pour

Le bien des morts).

Les Prénoms (du bon usage des interférences)

Finkie téléphone à Bruckner :

« Allo, Pascal, c'est Alain ! »

« Vous faites erreur, Monsieur, ici c'est Anton.

Mais je suis bien aise de parler à Philibert. »

Finkie n'a d'autre réplique que

De se coller un timbre sur le front

Et d'aller voir ailleurs s'il y est.


Blaise rit sous cape et en branche deux autres.

En mangeant des œufs brouillés

— Toutes les femmes, toutes les femmes

Peuvent se transformer en vieilles putes

Rances, sentant le hoquet moussu.

— Oui, Johnson Johnson, c'est pour cette

Raison que les hommes ont appris à oublier.

— Je crois surtout que c'est

La vraie raison de Mozart.

La Vieillerie

C'est une femme, une femme parmi d'autres femmes :

On l'appelle "la vieillerie", comme ça.

Au carrefour, l'agent lève

Le bras, et il transpire.

(Remplaçons-les !)

Arrivée

Comment en suis-je arrivé là ?

C'est difficile à dire.

Je n'y arrive pas.

Technique

— Pourquoi recouvrir de noir toutes tes couleurs ?

— Sinon, je ne les vois pas.

— Et si tu essayais le blanc ?

Quatrain populiste

Et le mauve se dépose

Sur la face des choses,

Quand les grands fauves

Se mettent à la rime chauve.

(à Ségolène Royal)

Il faut choisir !

Les monomaniaques et les hypocondres,

Les démons et les anges,

Les bourreaux et les victimes,

Les rapides et les ralentis,

Les foudroyants et les pétrifiés,

Les impunissables et les irresponsables.

L'Être et le béant (résumé)

Il observe un creux dans le ciel.

« Il observe un creux dans le ciel. »…

J'aimerais bien savoir ce que cela signifie !

Alerte orange

Le voisin s'essaie à la batterie

Mais il n'est pas très bon en rythme,

Ça crépite assez irrégulièrement.

Mais bientôt, la vitre de la chambre explose

Et mon lit est inondé.

Foutue musique !

Le Commandeur

Laure a du dentifrice sur la joue

Et un bouton sur le nez.

Duras la regarde, la regarde,

Et la regarde encore.

« Si elle avait bu, on pourrait

La faire passer pour Faconde. »

Monseigneur donne du boudin

Au chien, sous la table.

Louis et Arielle sont en pleine

Conversation sur Joey Starr.

Tout à coup, trois coups

Sont frappés à la porte…

Brague

Pétoncular Jean-Claude a le chibre enflé.

On le lui fait remarquer,

Pour son bien,

À cause des braguettes

Exaspérées,

Rugueuses, rogues, mal serties

De leurs dents cariées et byzantines,

Mais tout ce qu'il trouve

À faire

Est de crier "au feu !" et

De plonger dans la première flaque

D'eau.

Évidemment, il se fait mal.

Le Fou

Son sabre brisé en mains,

Tout jaune d'un rictus de sommeil,

Son aspect effrayant n'est dû qu'à

La terreur qu'il s'inspire lui-même.

Le Tableau

Sigtuna passe dans la rue.

Faconde le voit, son tableau sous le bras.

Elle l'appelle : « Hé, Sigtuna, où vas-tu ?

— Je vais au marché vendre mon tableau. »

Au lieu de quoi, elle le fait entrer dans sa cuisine.

Ils déballent le grand carré,

Elle met ses mains sur ses hanches :

Nom de Dieu, Sigtuna, mais quoi ?

Es-tu fou, ma parole ?


Matin au jardin

Trois odeurs :

La peinture à l'huile

L'herbe coupée

Le café chaud.

Une quatrième :

L'encre du livre que je lis.

— Viens ici que je renifle tes fesses.

Sans titre

Un ventilateur de plafond tourne.

Tout va mal, je ne t'embrasse pas.

J'ai entendu la Quatrième et j'ai pleuré

Ton corps souple est le tympan céleste

Saint Pierre dans le Ciel nous observe

Je passe le crin de mon archet sur ton dos

Je suis innocent et doux et tu m'aimes

Et saint Jérôme nous verse le vin

Toute la vie à perte de vue

Coule dans nos veines

Toutes les filles autour de nous sont belles

Mais je ne vois que toi

Sainte Ursule en rit elle-même !


Cirrus fibratus

Faconde s'est mise aux confitures :

Cette année, ce sera

Confitures de nuages.

La récolte est splendide,

Il n'y a qu'à se hisser.

Johnson Johnson lui suggère

Les cumulus-pileus en gelée

Mais elle a un faible

Pour les cirrus fibratus à l'ancienne.

Les Inconnu(e)s


— Allo, c'est moi !

— Non, c'est moi !

— Oui, c'est moi !

— Non, moi !

— Oui, toi, et moi.

— Non, moi seulement.

— Mais je te parle.

— Qui me parle ?

— Mais moi, c'est moi !

— C'est trop facile !

— Oui, c'est très simple. C'est moi.

— Trop facile mais pas simple, non.

— Mais quoi ?

— Mais qui ?

— Puisque je te dis que c'est moi !

— Mais toi qui ?

— Tu ne me reconnais pas ?

— Nous sommes au téléphone.

— Mais tu connais ma voix !

— Oui et non. Mais là n'est pas la question.

— Quelle est la question ?

— Qui parle ?

— Je viens de te le dire.

— Non, tu me dis, c'est moi !

— Mais parce que tu me connais !

— Oui, je connais ton visage.

— Mais tu connais aussi ma voix !

— Ce n'est pas une raison.

— Une raison de quoi ?

— Pour ne pas se nommer.

— Mais c'est inutile, puisque tu sais que c'est moi !

— Mais toi qui ?

— Tu es con ou quoi ?

— Peut-être, mais moi je me présente.

— Tu ne t'es pas présenté, je regrette.

— Évidemment, c'est toi qui appelles !

— Mais qu'est-ce que ça peut faire ?

— Ça change tout.

— Ça ne change rien au fait que tu me connaisses.

— Je ne parle pas de ça.

— Moi si !

— Ça recommence. Tu ne comprends pas.

— Je comprends parfaitement que cette conversation est idiote.

— Bien sûr ! Si tu t'étais présentée, on n'en serait pas là.

— Bon. OK. « Bonjour, c'est moi ! »

— Allo ?

— Tu ne m'entends pas ?

— Non.

— Mais si puisque tu réponds.

— Non.

— Tu le fais exprès !

— Ça c'est le bouquet !

— Ça fait longtemps que tu ne m'as pas offert des fleurs…

— À qui ?

— Mais à moi pardi !

— Je n'offre jamais de fleurs à une inconnue.

— C'est pour ça que tu ne m'en offres plus ?

— …

(tut tut tut tut tut…)


Rétrograd

— Chostakovitch ! Viens ici !

— J'arrive ! Attendez, je mets mon pantalon.

— Je voudrais te présenter Kagi,

Qui nous arrive d'Amazonie,

En compagnie de sa charmante épouse.

— Mais elle est à poil !

— Oui, c'est son costume traditionnel,

Ne fais donc pas cette tête !

Le Comité central veut que tu lui écrives une fugue.

— Pas trop compliquée, la fugue, hein, Chostakovitch !

— Je suis fatigué, je viens d'en écrire onze…

— Un prélude, alors ?

— Dimitri, ne fais pas ta mauvaise tête,

On va encore te couper Internet !

— Mon épouse n'aime pas les préliminaires,

Ni les commentaires.

— Allez, va pour le canon, Dimitri !

Longtemps

Assis sous la tonnelle,

Kagi attend la fin du monde.

Déjà une heure que

Nous sommes là, et toujours rien ?

Note

L'art est un sanglot.

Sois reconnaissant

Et sans détour !

Flûte enchantée

Wolfie joue de la flûte

Avec le derrière de sa cousine.

En y repensant, je me demande :

Flûte à bec ou flûte traversière ?

Mozart

Vladimir joue la K. 330,

Derrière son nœud papillon.

Artur regarde par la fenêtre,

Il tire sur son cigare, il neige.

« C'est difficile, Mozart ! »

Ils rient, tous les deux,

Comme des enfants.

Forclose Forêt

Madeleine était dure de la feuille

Quand Georgette l'était du bourgeon.

Martin avait le tronc court

Et Albert les fruits lourds.

Quelle diversité ! s'exclamait Sylvain,

Avant de franchir le seuil de la maison,

Laissant ses babouches à l'entrée.

Johnson Johnson, qui observait la scène,

À l'écart, tira, d'un air las,

Sur la corde de sa McCullogh,

Point d'orgue

Faconde est nue, allongée sur le lit,

Elle écoute Si le jour paraît de Maurice Ohana.

Pendant la Chevelure de Bérénice, elle lâche un pet.

Dans la cuisine, en train de tailler un concombre,

Georges applaudit silencieusement et se coupe un doigt.

Éthique

Nous aimons les sardines à l'huile

Et les décolletés.

D'autres préfèrent le cinéma

Et les jambon-beurre.

(La vie n'est pas une sinécure)

Allons nous déshabiller, maintenant,

Et regardons le temps passer !

La 111

Martha, Martha, Martha,

Mille fois Martha,

Et quatre fois Anna.

Franz arrive sur les chapeaux de roues

Et signe l'addition.

Pouvez-vous fermer la porte ?

Le Groupe

J'ai mis Enrique à la basse et Jessico à la batterie. Arthur est à la guitare rythmique et Berthe à la guitare solo. Adolph est aux claviers. Marcel chante. De toute la journée, il n'ont qu'un demi-concombre salé à manger, avec un peu d'eau. Ils sont filmés en permanence, même aux toilettes. Dès que l'un d'entre eux commence à trop bien jouer, il passe à un autre instrument. C'est la règle. Mes partitions sont très précises. Je ne les écris que le mardi, quand je vais aux cabinets, de 10h à 11h. La veille, je ne me nourris que de fèves et de bananes. Mes musiciens restent enfermés durant trois mois, sans téléphone, ni télévision, ni radio, ni ordinateur, de novembre à début février. Mireille Mathieu passe nous voir, une fois par mois. Elle apporte le courrier des familles. On l'adore.

Repos

Elle est dans son bain

Et de ses beaux seins

Me fait un coussin


Confessions de la femme vagale

Je suis une femme vagale,

Je sue des pastilles Valda.

Mon homme dit qu'il aime ça

Et que je ne suis pas banale.

Je ne suis pas dupe, mon Père,

Et s'il veut que je persévère

Il lui faudra manier l'amer.

P(i)lus ou la guerre du genre

— Conne, tu es conne !

— Et toi t'es con.

— Salope, tu es une salope !

— Et toi t'es un salaud aussi.

— Non mais c'que t'es conne !

— T'es vraiment qu'un pauv' con !

— Peut-être, mais un con c'est moins con qu'une conne !

— Ah bon, t'as vu ça où, toi ?

— Là, regarde, là.

…

— Ah oui, ben merde alors ; je savais pas.

Ben dis-donc, on vous surclasse partout, hein !

— Mais qu'elle est conne !

Phonologie tactique

Why choose white shoes ?

Demande une Faconde complètement affriquée.

Johnson Johnson lui répond

Qu'elle n'a pas le choix

Et pose un doigt sur sa touche.

« Le blanc vous va si bien

Quand vous vous promenez

Sur les lignes blanches du court,

Vos cuisses roses à point,

Et ce nez bleu

En torticolis saignant… »

Jo, attendez-moi,

Attendez-moi, please !

Il faut que je me change

(Les Idées).

Neuf mots

« Neuf mots sont suffisants

Pour accoucher du désespoir. »

Faconde regarde fixement le mur,

Muette et transparente

Comme une carte postale.

Soprano

Le ressort de l'apolésie tient en une question :

À quoi reconnaît-on une Faconde ?

À ce qu'elle ne pose jamais de question.

Une Faconde authentique dé-

Pose les questions.

Kagi en parle souvent avec Johnson

Johnson, que cette question pas-

Sionne, et qui en parle aussi-

Tôt avec Cécilia Bartoli.

Ils font ensuite cuire des spa-

Ghettis qu'ils dé-

Coupent en deux in-

Égales parties avant de dé-

Coucher ensemble,

Un pied dans la syllabe,

L'autre dans l'infini.


Ballade

Longues lignes de legato…

Peu à peu, la main droite passe

Par-dessus la main gauche.

C'est l'heure bleue,

Où glissent en se croisant

Le jour et la nuit,

Quand le dessin cède la place

À la couleur, déposée,

En retrait du monde

Et de sa rumeur,

Quand l'amer reflue

Vers le cœur,

Quand la mère perd

De vue ses enfants

Et retourne à la source.

Tout s'arrête, un instant.

C'est là, avant

Que le mouvement reprenne,

Qu'il faut dire adieu.

Acompte sur l'apipe (l'envers)

De fumer pour le savoir…

Cette phrase contient cinq mots

Mais celle-ci en contient six :

Ceci n'est pas une pipe

Mais un vers de huit syllabes

— À moins que ce ne soit sept —

Et vous êtes en train de lire

La pipe que je suis en train

Change pas de main


J'ai plusieurs visages.

Je m'en suis aperçu hier

Alors que le téléphone sonnait.

Comme j'ai reconnu la sonnerie,

Ce n'est pas moi qui ai répondu.

Il a répondu et j'ai écouté :

Je n'ai pas compris ses réponses

Et il ne m'a pas écouté.

Pourtant, je parlais en même temps

Mais ma voix ne portait pas.

Alors je l'ai regardé :

Ce visage m'était connu

Mais ce n'était pas moi.

J'ai compris qu'elle avait raccroché

Et je l'ai vu lancer le

Téléphone contre le mur.

Pourquoi ne m'as-tu pas

Laissé lui parler ?

Lui ai-je demandé,

Pourquoi as-tu parlé en mon nom ?

Parce que tu ne sais pas te défendre,

Parce que tu es lâche,

M'a-t-il répondu.

Me défendre de quoi ?

Ai-je demandé.

Mais te défendre de toi,

Pauvre idiot !

M'a-t-il lancé, furieux.

Mais je suis moi, enfin !

Pourquoi aurais-je peur de moi ?

…

J'ai vu que ses yeux devenaient fous

Et je n'ai pas osé insister.

Il a juste ajouté :

Si j'étais toi, je sais ce que je ferais…

J'ai bien vu qu'il ne plaisantait pas

Mais je ne savais pas de quoi il parlait.

Seulement, lui poser la question

Aurait pu signifier qu'en effet

Il n'était pas moi.

Alors j'ai fait comme si je savais

Et j'ai fait exactement ce qu'il avait en tête.

Ensuite, j'ai allumé la télé,

On passait : Change pas de main !

Stop Affaire


El et Ça, dans une voiture.

Ça tangue, ça barde, ça hurle,

Ça déboite, ça clignote, ça dérape,

El appuie,

El essuie,

El essaie,

El fuit,

El effraie,

Et puis

Elle joue sur ma joue.

(… dans son nid.)

Boucles

1. Les mensonges des syndicats

2. Un quatre mâts qui rentre au port

3. Vingt-trois secondes en projection permanente

4. Ses cheveux comme des spaghettis

Le film est maintenant bien avancé

Et nous cherchons un monteur

(Ou une monteuse).

Philosophie

Belle jeunesse, vraiment !

Assassin par vocation,

Écoutant ses parents,

Découpant ses voisins,

En se posant les questions importantes :

« C'est du jonc ou c'est de l'osier ? »

Suite en palindrome

Je suis l'esclave de l'esclave,

Je ne suis pas celui qui

Aime celle que j'aime,

Ni son maître,

Ni son destin,

Ni son esclave,

Ni son amour,

Je suis celle qui n'est pas moi,

Celle qui ne me parle pas,

Celle qui en moi se tait,

Pour ne pas entendre

Qu'elle est l'esclave de son esclave,

Ni elle en moi,

Ni moi en elle,

Je ne suis pas celui

Qui n'écrit pas ici,

Celui qui se tranche les veines

Avec le couteau de Lichtenberg,

Je le suis sans l'être,

Comme un chien

Qui ne mord que sa queue

Et se consume dans les ténèbres,

Privé d'odorat et assailli d'odeurs

De feu.



(à celle inouïe)

Ariodante

Elle est si légère, si vieille…

Je la prends dans mes bras

Et j'ai peur de la briser

Que mon amour la brise

Drame

Au bois touffu

Finis ton assiette

Et va rire près du feu

En barboteuse.

Quand débordent les hôpitaux

Les fous sont dehors :

La mort ne coûte rien

Mais quelle pitrerie !

Dans la glace

Il met son costume de Cafrine

Et s'observe longuement :

Plus qu'une oreille ce matin.

Comme le temps passe !

S'il est possible

C'est un sentiment ambigu

De danser si mal

Comme un duo flûte-piano

Alors que les femmes laides

Parlent à la radio

Préparatifs

Alors vous croyez qu'il faut se lever ?

Oui, Madame.

Allons faire frou-frou

Dans les feuilles mortes

Et après, nous irons

Masser le Général.

Il faut absolument qu'il se marie !

Foutu !

C'était vingt-six calembours comme

Roulement de tambour,

Une danse dans le noir

Et sa main dans la poire,

Elle me griffe, elle crache,

Je la gifle, son sein je mâche,

Et je suis moussu et tout décousu.

Foutu, foutu, foutu !

Le Serpent dressé

C'était aux Invalides,

Je déambulais dans ce qui

Ressemblait à des ruelles indiennes,

Multicolores, précieuses…

Le choix est cornélien :

L'inconnue du bus

Ou la femme de ma vie ?

À ce moment-là, la clarinette du

Quatuor pour la fin du Temps,

Et je vois ses orteils :

Quel dommage !

On ne pourra donc

Jamais y mettre du vernis ?

C'est le mois de mai

Il est onze heures onze,

Hal McKusick, avec Barry Galbraith,

Milt Hinton et Osie Johnson,

Le programme synthétique à 60°,

J'ai rêvé d'une inconnue,

Je réchauffe le café au micro-ondes,

Les piles de papiers sur la table…

Note

Corbeau ; renard ; éléphant.

Si l'on peine à montrer les acteurs

Alors la voie est ouverte

Et le ciel dégagé.

Quelle fatigue de devoir encore noter

La vérité !

Chut' la vie

Dites leur que l'Apocalypse est pour la semaine prochaine :

Vous les verrez emballer leur télé et manger leur chien,

Torturer la petite vieille du coin et rouler à deux cents.

Mais il faut rester optimiste et festif, la 3D arrive.

Petits machins

Ce soir c'est décidé, je m'embrasse.

J'ai mis "Petits machins"* sur le pick-up,

Je n'ai pas trop mangé,

J'ai fait mes assouplissements,

Je me suis parfumé…

Ce soir, je m'embrasse !


(*) Dans Filles du Kilimandjaro, de Miles Davis

Marseille

Marseille, ses avenues, ses nuages,

Ses tables d'opération, ses tables de bridge,

Et tous ces rendez-vous ratés,

Au bas des escaliers de la gare St Charles.